Personne ne se demandait pourquoi l’enseigne était à l’intérieur plutôt qu’à l’extérieur. D’une certaine façon, c’était sensé. La logique était simple : ceux qui entraient savaient pourquoi l’enseigne était à l’intérieur, tandis que ceux qui n’entraient pas, eh bien, ils ne savaient pas qu’elle existait. L’endroit n’avait pas besoin de publicité. L’enseigne, construite expressément pour pouvoir être rapidement relocalisée, était plus un symbole pour les habitués qu’une tentative d’arracher quelques autres portefeuilles à la rue. Des trois lettres de néon, seulement deux étalaient leur lumière blanche sur les grillages de chaque côté des quelques marches qui descendaient vers le sous-sol où s’était établi le bar.
S’ils l’appelaient « bar », c’était par manque de mot plus approprié.
Sisen descendait lentement, en se retenant sur la rampe pour laisser la gravité donner à son corps un angle risqué. La lumière des néons réfléchie sur son cuir chevelu lisse commença à scintiller avant de laisser totalement place à celle des stroboscopes de la pièce principale. Les jeux de lumière étaient comme d’habitude plus intenses que la musique; Sisen entendit facilement la voix l’appeler de l’une des banquettes. Cinq « lounges » étaient répartis autour d’un monument central, espèce de tour de rouille d’où jaillissait littéralement le DJ, dont la musique subtile était assez forte pour isoler chaque lounge l’un de l’autre, mais pas assez pour isoler chacun des occupants. Sisen manœuvra dans les allées concentriques bordées de néon bleu électrique pour aller retrouver celui qui l’appelait. L’adolescent ne semblait pas avoir d’autres cheveux que des tubes de caoutchouc noirs ou bleus, dont certains étaient ornés de transistors antiques. Son front était enserré par une paire de lunettes d’aviateur arborant l’hologramme d’un visage sans bouche dans chacune de ses lentilles. Ses jambes étaient appuyées sur la console au centre de la banquette circulaire du lounge, dévoilant des bottes à semelles ridiculement épaisses. Ses jambes ne semblaient pas s’être mises d’accord sur ce qu’elles allaient porter ce matin-là; le pantalon baggy qui recouvrait la jambe gauche était soigneusement découpé à partir de la fourche pour révéler un pantalon de latex noir étiré sur la jambe droite. Une armature de carbone était attachée par-dessus le latex à l’aide de deux ganses au-dessus du genou et deux autres en-dessous, le genre que les éclopés portent lorsqu’ils ont passé assez de temps sur des béquilles et qu’ils refusent toujours de se faire remplacer quoique ce soit.
Il ne leva les yeux que lorsque Sisen fût assez près. Il se contenta d’étirer un sourire, se levant pour passer sa main sur le crâne chauve de Sisen jusqu’à effleurer ses tatouages évoquant d’anciens circuits imprimés, et posa ses lèvres sontre les siennes. Sisen fit un pas en arrière lorsque l’adolescent essaya de lui souffler sa puff de Zen dans les poumons. Elle détestait ça.
- « Vas te faire foutre, KBlack. »
L’adolescent sourit une fois de plus, repoussant une mèche de caoutchouc derrière une ganse de ses lunettes.
- « Désolé, je dois aller pisser. »
Ses lèvres n’ont pas remué en prononçant ces mots. Pendant qu’elle s’effondrait dans la banquette, il lui cala son bong à eau dans le ventre, lui adressa un clin d’œil, puis se mit en route vers… Deus sait où. Sisen ne savait pas encore où étaient les toilettes dans celui-ci. Elle regarda KBlack marcher, remarquant une fois de plus que l’armature qu’il portait à la jambe n’était que pour le style; il ne boitait aucunement. Elle haussa les épaules avant de se caler un peu plus dans la banquette et amena le tube de plexiglas à son visage. À travers la fumée qu’elle expira quelques secondes plus tard, elle remarqua que trois cyberdecks reposaient sur la console centrale, deux de ceux-ci étant encore connectés aux deckers qui surfaient dessus, absents de l’autre côté de la banquette. Des bouteilles de bière pleines ou vides étaient soigneusement positionnées pour faire le meilleur usage possible de toute la surface restante, même si le bar n’était pas très loin.
Elle apercevait déjà les hologrammes sans bouche se frayer un chemin à travers la foule dans sa direction. Au moment où ils passaient à proximité de la tour du DJ, une main jaillit d’entre les corps et agrippa brièvement une fesse au passage. La personne à qui appartenait cette dernière se retourna, l’air perplexe au début, mais sourit à pleines dents lorsqu’elle reconnut KBlack. L’homme était tellement grand qu’il dût se pencher pour embrasser KBlack, malgré les bottes plate-forme de ce dernier. On l’appelait Sammy Sal. Il portait un chandail-filet aux mailles argentées par-dessus deux lanières de cuir qui formaient un X sur sa poitrine d’ébène. Sisen savait aussi bien que KBlack que sous ces courroies, ses pectoraux musclés étaient percés de deux anneaux d’inox…
Les deux hommes, le nouveau-venu ayant une fois et demi l’âge de KBlack ou de Sisen, se dirigeaient maintenant ensemble vers la banquette où était assise Sisen, qui ressentait maintenant totalement les effets du Zen. Les paroles du DJ, par intermittence, retentissaient dans ses oreilles :
- « Venez célébrez les moments de votre vie! … La culture est notre nature : nous sommes les pies pilleuses, les chasseurs/cueilleurs du monde de la CommTech… Certains diront que la dernière Zone Autonome Temporaire est disparue, puis recrée de ses cendres. Ceux-là se trompent! Il est de la nature de la TAZ, de NOTRE nature, de muter, de se faufiler, de remplir les crevasses tout en les laissant vides… Personne ici ne s’est senti mourir, non? Personne n’a eu le sentiment de « re »vivre, puisque nous vivons tous déjà! Tous, jusqu’au dernier! Et personne, PERSONNE, ne nous enlèvera notre droit… »
La foule se détourna de ses activités pour répondre, certains levaient le poing en l’air :
- « Notre droit de faire le party! »
La musique augmenta brusquement d’intensité et plusieurs se levèrent pour aller danser, malgré l’absence de piste de danse. La foule se densifia dans les allées, pendant que d’autres profitaient des places qui venaient de se libérer. Les deux deckers qui partagaient le lounge de Sisen et KBlack ne firent pas mine de se lever même s’ils s’étaient déconnectés. Ils avaient le sourire aux lèvres quand ils dirent à KBlack que tout était prêt, qu’il pouvait y aller. KBlack repoussa alors Sammy Sal, se pencha vers l’avant pour saisir son deck et en dérouler le câble optique, qui alla se perdre sous les tubes colorés. Il fit un autre clin d’œil à Sisen et dit, toujours sans articuler :
- « Regardes bien ça. »
- « Peuh. J’ai même pas mon deck. T’auras qu’à me prêter le tien quand tu sortiras. »
KBlack, ayant déjà appuyé sur la grosse touche marqué « Jack in » de son cyberdeck modifié, n’entendit pas la seconde partie de la phrase. Sisen l’avait dite en sachant la réponse d’avance de toute façon : elle n’avait jamais touché au cyberdeck de KBlack et cela ne devrait pas arriver avant qu’il ne se fasse griller le cerveau.
Seulement cinq minutes s’étaient écoulées depuis que les trois deckers s’était jackés et Sisen s’emmerdait déjà. Il n’y avait plus de Zen dans le bong, mais elle était déjà bien assez absente. Voyant un couple sur une autre banquette qui avait l’air de faire beaucoup plus que se bécoter, Sisen considéra Sammy Sal un instant, puis secoua la tête ardemment. L’endroit avait beau prôner la liberté, elle n’avait jamais pu se résoudre à faire ça devant tout le monde… même si parfois elle se demandait l’effet que cela pourrait faire…
Le DJ reprit la parole, mais Sisen ne l’écouta que passivement. C’était un speech historique, le genre qu’elle n’aimait jamais. Quelque chose sur les utopies des pirates (ceux qui pillaient les gallions impériaux, pas ceux qui foutaient le bordel sur l’internet, l’ancêtre attardé de la matrice), une époque qui lui semblait plus comme un rêve lointain, une fantaisie, que comme quelque chose qui était vraiment arrivé. Le DJ vantait Tortuga, l’absence de règles sur les sept mers… ou quelque chose du genre. Puis il parla d’un mec qui avait libéré une ville européenne (dont Sisen ne se rappelait déjà plus le nom… bordel, elle n’était même pas capable de se rappeler des noms de pays actuels depuis les euro-wars), l’avait offerte à un dictateur, puis, après le refus de ce dernier, a décidé d’en faire une ville de poésie et d’abondance. Sisen soupira. Vraiment emmerdant comme histoire.
Brusquement, KBlack ouvrit les yeux, se raidit et fût secoué de spasmes. Ceux-ci ne durèrent que quelques secondes, mais Sammy Sal s’était déjà tassé un peu pour lui laisser de l’espace et vérifier l’indicateur lumineux de l’interface ASIST de son deck. Il était encore bleu, ce qui confirmait qu’aucune glace noire n’en avait pris le contrôle, alors Sammy ne fit que déposer la tête du decker sur ses cuisses, le laissant se déconnecter par lui-même pour lui éviter un dumpshock. Lorsqu’il le fit, un des deux autres deckers s’était déjà déconnecté et se tordait de rire sur la banquette. Lorsqu’il entendit gémir KBlack (Sisen était presque certaine que cette fois il utilisait ses cordes vocales et non les haut-parleurs chromés implantés dans sa mâchoire), il poussa un « Oh » entre la surprise et la lassitude, puis recommença à rire, bien que moins ardemment.
KBlack, ayant retrouvé une position assise, en était rendu à jurer en se massant les tempes lorsque le second decker se déconnecta.
- « Qu’est-ce qui s’est passé? » demanda celui qui s’était déconnecté en riant.
- « Sacrement de caliss de merde. TabarNAK. Grrr… »
- « Quelqu’un l’a frappé avec quelque chose qui ressemblait à un Sparky, mais c’était définitivement un programme d’attaque et non une glace. One-hit kill à son personna. C’était assez hallucinant. J’suis resté pour voir si son MPCP allait rester intact ; un reboot devrait être suffisant, mais j’ai même pas eu le temps de faire une capture de signal avant que la base de données soit retournée à son état initial. »
- « T’as une idée de qui pourrait avoir fait ça ? »
- « T’es pas vite vite, hein ? Qui d’autre que Capitaine Chaos ? » KBlack avait recommencé à parler par son transducteur.
- « Lui-même en personne ? Il ne niaise pas avec la discipline… »
Sisen commençait à comprendre ce qui s’était passé. Elle leva un sourcil. Quels petits cons. L’abus de pouvoir, ça finit toujours mal quand t’as un poisson plu gros que toi qui te surveille.
- « Ouais, bon… j’ai été stupide de vous laisser me convaincre de faire ça, surtout si j’ai même pas de preuve de ce que j’ai fait. »
- « Nous, on t’a vu. »
- « Les yeux, ça vaut rien dans la matrice… mais ça veut dire une chose : j’ai quand même réussi. Donc j’ai gagné. »
- « Ouais ouais, c’est beau… » les deux voix s’étaient élevées en même temps.
Les trois deckers ouvrirent les écrans de leurs decks pour accéder à la matrice en mode tortue. KBlack s’était adossé à la banquette, les mains derrière la tête, pendant que les deux autres tapotaient avec réticence sur leur clavier. Au rafraîchissement en temps réel de la page, le chiffre à l’écran de KBlack avait monté de quelques centaines de nuyens. "Bien moins que ce que ses parents lui refilent chaque semaine", pensa Sisen. KBlack fit jouer l’enregistrement d’une voix de femme scriptée sur ses haut-parleurs maxillaires.
- « Merci de votre coopération. » puis, il poursuivit avec sa propre voix : « Bon, maintenant faut que j’aille m’expliquer à m’sieur le Capitaine. »
Il eut un sourire nerveux.
- « Putain de mal de crâne. »
Et il se connecta.
Sisen eut elle aussi un sourire en l’imaginant relégué à faire du tri manuel dans le spam de Shadowland.
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"When did I realize I was God? Well, I was praying and I suddenly realized I was talking to myself."
- Game Master